Le Roi et le Peuple
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- Catégorie : Blog à Fables
- Écrit par Jacques BRIGAUD
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Un vieux lion, fatigué du pouvoir souverain
Qu’il exerçait depuis longtemps sur la savane,
Et n’aspirant plus qu’à couler des jours sereins
Sans jouer au grand chef ni servir de chaman,
Convoqua tous les animaux,
Auxquels il exposa les soucis et les maux
De leur monarque solitaire :
« Jusqu’à présent, dit-il, vous n’aviez qu’à vous taire,
Obéir, vous soumettre à mes commandements.
Je vous prie aujourd’hui de parler franchement,
Sans crainte, d’exprimer vos vœux, vos doléances.
Certes, la royauté n’est pas en déshérence,
Mais je crois qu’à beaucoup plairait
Une monarchie éclairée.
Déclarez donc ce que vous avez sur le cœur,
Je l’accepterai sans rancœur. »
Un silence suivit cette proposition,
Nul n’osant, le premier, entamer la critique,
Les grands, des plus petits, quêtant l’approbation,
Les timorés cherchant l’appui des dynamiques.
Ils se regardaient tous , les sujets du monarque,
Tous indécis, de peur qu’à la moindre remarque
La royale colère, en dépit des promesses,
Ne s’abattît sur ceux qui auraient la hardiesse
De remettre en cause le droit
Du plus fort, qui servait de loi.
Enfin, pour dissiper un malaise croissant,
S’avança vers le roi un très vieil éléphant
Qui, lui-même n’ayant pour sa part rien à craindre,
Parla au nom de ceux qui avaient à se plaindre :
« Majesté, si vous permettez
Qu’au sein du vaste comité,
Ici réuni par vos soins,
Je présente le premier point
Qui nous concerne tous, le problème de l’eau
- Elément à considérer comme un cadeau
Des dieux sur cette terre asséchée, où les plantes
Sont pour nos troupeaux même à peine suffisantes-
Je dirai que ce bien, essentiel à la vie,
Appartient à nous tous, sans distinction d’espèces,
Que chacun doit pouvoir, sans crainte qu’on l’agresse,
En user librement et que – c’est mon avis –
Pour régler cette affaire,
Une trêve est nécessaire.
… Un second point aussi mérite réflexion,
Celui des jeunes sans défense,
Victimes de leur innocence,
Que vous… » Mais aussitôt c’est la protestation
Des hyènes, des chacals et autres prédateurs
Qui réclament le droit, chacun dans son secteur,
De se saisir des proies qui sont à leur portée,
Quand passe le troupeau, et de les emporter
Pour assurer la nourriture
De leur propre progéniture.
« Car ainsi, concluent-ils, la loi de la Nature
Garantit aux plus forts suffisante pâture,
Par l’élimination des faibles, des perclus
Qui doivent du groupe être exclus ! »
Intervient bruyamment alors
La famille des herbivores
Pour qui la seule solution
Serait de préciser dans la Constitution
- Puisqu’on s’orientait vers un tout nouveau régime –
Que chaque espèce aurait, de façon légitime,
Un enclos réservé dont, d’aucune manière,
Les autres n’auraient droit de passer la frontière.
« Comment donc, s’écria un guépard en fureur,
Allons-nous vivre, si nous autres carnivores
Ne pouvons plus jamais manger les herbivores ? »
« Il faut justement mettre un terme à cette horreur »
Dit un buffle, approuvé par tous ses congénères,
« Et pour cela, je vous suggère
De vous dévorer entre vous :
Désignez la victime, ou qu’elle se dévoue
Dans l’intérêt du groupe auquel elle appartient,
Mais je répète et je maintiens
Qu’un Etat bien administré
Ne doit jamais permettre que soient perpétrés
De tels assassinats de paisibles brouteurs,
Sans punition pour leurs auteurs !
Respectons tous nos différences
Et pratiquons la tolérance
Sans laquelle il n’est point de société viable. »
Voilà bien, dit l’autruche, un droit inaliénable,
Celui de vivre en sûreté,
Sans que l’on ait à redouter
Les attaques imprévisibles
De fauves toujours invisibles,
Car chacun doit pouvoir chercher sa nourriture
Sans risque de servir à d’autres de pâture.
Encore faudrait-il qu’entre nous, herbivores,
Nous déterminions des règles élémentaires
Fixant à quel niveau, par rapport à la terre,
Chaque espèce, en fonction de sa taille, dévore
Les végétaux appropriés.
C’est pourquoi je voudrais prier
La girafe au long cou de brouter au plus haut,
De négliger les arbrisseaux,
Et de laisser aux gnous, antilopes, gazelles,
Enfin à tous ceux qui vont paître au-dessous d’elle,
Les feuillages à leur portée.
Quant aux mandrills, babouins et autres fins grimpeurs,
A eux la canopée. » Singes de protester,
Hurler, vociférer, l’un disant : « J’ai bien peur
Que la répartition des niveaux de pâture
Ne soit vraiment contraire aux lois de la nature,
Dont la principale est la liberté de choix,
La règle du chacun pour soi ! »
Hourvari général de tous les animaux,
Criant à l’anarchie et dénonçant les maux
Qu’avait toujours causés la liberté sans frein.
« Certes, disaient les uns, mais lorsque l’on enfreint
Une règle établie en dépit du bon sens,
Au seul profit des grands et ceux qui les encensent,
On ne fait que justice et l’on est dans son droit. »
« Vous avez tort, disaient d’autres, et de surcroît
Tout pouvoir doit être absolu,
Et même les plus dissolus
Servent l’intérêt général,
Sans souci du code moral ! »
Ce fut alors l’émeute, un tel tohu-bohu,
Une telle chienlit qu’on ne s’entendait plus.
Menaces, hurlements, cris, vociférations,
On sentait que l’altercation
Allait finir en pugilat
Si l’on n’y mettait le holà,
Quand un rugissement imposa le silence ;
Le lion, en quelques mots, clôtura la séance :
« De son propre intérêt chacun veut faire loi
Et n’a d’autre souci que de servir son camp.
Or la loi veut le bien commun. Par conséquent
Dans l’intérêt de tous je demeure le roi. »
Jacques BRIGAUD ( Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. )









