La faena de Ponce
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17 heures sonne au clocher de Palavas (la cinco de la tarde) et même s’il reste encore quelques places de disponibles, les gradins des arènes sont copieusement garnis.
Le ciel, incertain ce matin, s’est couvert de grand bleu, et le soleil réchauffe les gradins.
Pendant le paseo, au son des cuivres de la « Gardounenque » j’imagine les plages voisines, quelques courageux doivent y faire trempette, et cette musique de Bécaud sur la corrida me revient en mémoire « … les arènes gonflées d’une foule en délire, regorgeant de couleur … et pendant ce temps-là, la méditerranée, qui se trouve à deux pas lidia … » Mais laissons là notre imagination, et admirons Enrique Ponce, en chef de , ouvrir le défilé en place gauche, El Juli est à droite, et le jeune Cordobès au centre avec sa montera à la main, puisqu’il foule pour la première fois le sable de ces arènes.

Le premier exemplaire des Margé, le plus léger avec ses 470 Kg sort plein de gaz, magnifique trapio, musculature saillante, comme tous ses congénères il viendra s’essuyer les cornes sur les burladero. Entame prudente de Ponce qui, mis en confiance par la charge de son adversaire, l’emmène au milieu de la piste pour lui servir de magnifiques véroniques qui soulèveront les applaudissements. Pour le premier , une seule pique, un peu appuyée certes, mais que l’on aurait souhaitée plus légère et renouvelée, ne serait-ce que pour apprécier la bravoure de l’animal et son entrain pour retourner sous le fer. D’ailleurs dans l’après-midi nous n’aurons droit qu’à six rencontres avec l’équipage équestre, une par animal, les matadors préférant conserver l’énergie de leurs adversaires pour la suite du combat.
Au deuxième tercio, deux paires de banderilles seront suffisantes, la présidence décidant d’écourter cette phase. Là aussi, ce sera la règle pour l’après-midi, un seul animal aura droit aux trois paires de banderilles.
Dernier tercio que l’on qualifierait de classique pour Ponce, l’homme sert des derechazos, l’animal effleure le costume de lumière et glisse le long de la muleta, les séries sont courtes, de plus en plus proches des cornes. On en oublierait presque le danger tant les gestes du maestro sont souples, déliés, un petit pas pour se replacer et l’animal charge la muleta. La fougue de l’animal est maintenant contenue, elle est réglée par le matador qui imprime le rythme, décide du déclenchement de la charge. A la muerte, Ponce manquera d’adresse, une demi-épée et un pinchazo le priveront de trophée. Il faudra des applaudissements soutenus du public pour inciter le matador à venir saluer en piste.
El Juli, 28 ans, 12 ans d’alternative, classé à l’escalafon, et qui fait un excellent début de temporada. Son entame est une démonstration du capeador, véroniques, largas et pour finir une série de chicuelinas, l’homme s’enroulant dans sa cape au passage du toro.
Au tercio de muleta, première série le long des planches, et ensuite plein centre piste pour une série de passes en telon, sans bouger les pieds, l’homme présente son profil tenant la muleta devant lui et la levant au passage du toro, selon certains imaginatifs c’est la passe dite : du garde-barrière. Pour la faena, le ton est donné, El Juli est dans un grand jour. On va assister ensuite à un récital du maestro, toutes les passes décrites dans les livres vont se succéder, des hautes, des basses, des proches enroulées, des manoletinas, de la droite, de la gauche, des sorties amples ; un grand répertoire ou au fil des séries, les pieds du matador ne bougeaient plus, le toro ne s’éloignait pas et cette faena se finissait dans un mouchoir de poche. Une bonne estocade et le public debout exigeait les deux oreilles.
El Cordobès hijo, Julio Benitez, a un nom difficile à porter. Son père Manuel Benitez avec son style spectaculaire soulevait l’enthousiasme des foules, mais aujourd’hui le digne fils n’est pas en grande forme, il se fera même sévèrement bousculer par son premier adversaire. Dommage car ce troisième toro présentait des qualités que l’on aurait voulu voir mettre en évidence ; ah, si le sorteo avait attribué cet exemplaire à un autre compagnon de cartel, peut-être aurions nous assisté à une grande faena.
Pour la deuxième partie du spectacle, Ponce allait frapper un grand coup. Il hérite d’un bel exemplaire de Margé, bien embanné, 500Kg de muscles, cinq ans révolus et portant le nom de Sévillan.
Ponce/Sévillan, Sévillan/Ponce ; le duo allait se mettre en place rapidement et écrire une page dans le livre de la tauromachie ; face à la cape l’animal charge de loin, sous le cheval il pousse d’une belle areincade, et il prendra ses trois paires de banderilles règlementaires ; l’homme, en expert qu’il est, sait qu’il a touché un phénomène et entend mettre en valeur sa caste.
Sa faena sera entamée le long des planches, puis le couple va se déplacer vers le centre. Dans les premières séries de passe Ponce rectifie le port de tête car la bête a déjà fait une vuelta de campana due à un port de tête trop bas. Ensuite le toro sera sollicité de loin, il viendra prendre la muleta mais jamais il ne la touchera, le matador règle la vitesse de passage du bolide, il va le ralentir, l’enrouler autour de lui, les cornes à quelques millimètres de l’étoffe.
La musique joue en sourdine. Maintenant c’est un étalage de grande classe que nous offre le torero, il construit sa faena, tel un musicien écrirait sa partition ; une charge du toro, et sur la lancée le maestro change sa muleta de main et fait passer le toro dans son dos ; puis toro immobile, Ponce s’avance muleta pliée sur le bras, il arrive à deux mètres, déplie l’étoffe et Sévillan charge ; puis Ponce à 50cm des cornes présente la muleta, Sévillan ne bronche pas, Ponce est immobile, figé comme une statue, ils vont rester là tous les deux durant de longues secondes, pas d’incitation de la voix à charger, pas de toque sur l’étoffe, enfin c’est le toro qui rompt et qui charge sous un tonnerre d’applaudissements ; la bête a trouvé son gourou, le maitre est en harmonie avec l’animal.
Le public debout est sous le charme de cette faena, elle est lente, appliquée, pleine de douceur, de lenteur, l’homme ne sert plus des passes au toro, ce sont des caresses que l’animal vient chercher en se frottant contre l’homme ; ensuite Ponce un genoux replié déplace l’étoffe comme un balancier, de droite, de gauche et à l’appel Sévillan charge, puis Ponce cite son adversaire, mais non ce n’est plus son adversaire, c’est maintenant son partenaire, il le cite de face, muleta devant lui présentée comme un bouclier de protection, Sévillan arrive et au dernier moment l’étoffe glisse sur le coté du maestro et l’animal la suit, Sévillan passe très près du matador, on dirait qu’il l’évite, il ne veut surtout pas le bousculer. « … ces enchevêtrements de deux monstres qui bougent, la lutte a commencé, bissée par les bravos ... ».
Que la corrida est belle et comme elle paraît simple quand elle est réalisée ainsi ; à ce niveau c’est de l’art, ce n’est plus un combat, c’est une démonstration de danse aux figures non imposées. On en oublierait presque le danger. Des trois conditions indispensables et indissociables pour un spectacle d’une telle qualité, c'est-à-dire toro, matador et public, il faut rajouter aujourd’hui la musique, les solos de saxo et de trompette de la Gardounenque vont donner une dimension supplémentaire au spectacle, les personnes les plus sensibles du public en auront la chair de poule. Ponce est heureux, affiche un large sourire lorsqu’il regarde le public, il se déplace au pas et en cadence avec la musique, on dirait qu’il glisse sur la piste, il se plait à toréer Sévillan.
Mais il faut en finir, les clarines ayant fait retentir le premier avis, et c’est une bonne estocade qui viendra clore ces instants de bonheur. Comme ses frères, Sévillan restera debout, gueule fermé jusqu’à la fin.
Dans les tribunes autant de mouchoirs blancs que de spectateurs, et ils seront agités longtemps ces mouchoirs, jusqu’à ce que la présidente Dominique Azéma sorte trois mouchoirs blancs octroyant les deux oreilles et la queue puis le mouchoir bleu synonyme de vuelta posthume pour le toro.
Au passage devant son burladéro, Ponce fera arrêter l’attelage d’arrastre pour saluer son partenaire d’un jour, et invitera le ganadero Robert Margé à faire le tour d’honneur à ses cotés.
Difficile d’enchainer après une telle phase du spectacle, et pourtant El Juli va s’y coller. Lui aussi va construire sa faena, avec des passes de plus en plus proches des cornes, lui aussi fait venir le toro face à lui et dévie sa charge au dernier moment. Il finira sa faena avec une belle série de manoletinas. D’ailleurs ce sera une oreille bien méritée qui viendra sanctionner sa faena.
Quant au deuxième combat du jeune Cordobès, d’une grande sobriété, il se finira le long des planches, sous l’œil attentif du grand Cordobès, et avec une épée qui décidément n’était pas faite pour traverser le cuir de son adversaire.
Au final, sortie à hombros pour Ponce, El Juli et le ganadero Robert Margé.
Quelle après-midi, que de souvenirs à conserver !
En repartant de Palavas, sous le soleil couchant, les flamants décollent de l’étang du Méjean, et alignent leur formation de vol. Mais où vont-ils ? Peut-être sur un autre étang raconter à leur congénères ce qui c’est passé ce 8 mai 2010 à Palavas.
Santiago
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Crédits photos Jacques Sévenier (cliquez sur l'image)
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Petite chronique de Santiago :
Vuelta posthume, ou vuelta al ruedo, c’est la seule récompense attribuée au toro mort. L’animal l’aura méritée par sa bravoure exceptionnelle au cours du combat.
Cette récompense doit être demandée majoritairement par le public qui agite le mouchoir blanc, le président pourra alors ordonner, au moyen du mouchoir bleu, le tour de piste de la dépouille de l’animal. Ce tour d’honneur se fera au pas des chevaux (attelage d’arrastre).
Le ganadero ou son mayoral pourront saluer ou faire un tour de piste si la majorité du public le réclame. (Article 83 des règlements taurins)
L’indulto autre récompense suprême du toro, intervenant avant la fin du combat.
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Petit lexique :
Cinco : chiffre cinq, allusion au titre d’un poème de Garcia Lorca.
Paseo : défilé de tous les acteurs, au début du spectacle.
Lidia : c’est le combat, le chef de lidia est responsable de l’ordre en piste pendant la corrida, ce rôle revient au matador le plus ancien.
Montera : coiffe du matador.
Trapio : présentation physique du toro, son aspect, son allure, ses formes et l’importance de ses cornes.
Burladero : refuge pour les hommes en piste.
Véroniques : passe de cape fondamentale. Le nom de véronique a été donné par l’attitude du torero qui tenant sa cape à deux mains, et qui rappelle le geste de Sainte Véronique tenant le linge avec lequel elle essuie le visage du Christ sur le chemin de croix.
Tercio : le tiers, chaque combat se déroule en trois tiers temps, piques, banderilles et faena.
Matadors : c’est la personne chargée de tuer le toro. Matar : tuer. C’est le chef de quadrille.
Quadrille : équipe composée du matador, de trois peones, de deux picadors et d’un valet d’épée.
Banderilles : bâton de bois de 70 cm, un harpon à une extrémité. Elles portent ce nom car autrefois elles étaient ornées d’un petit drapeau : bandera.
Derechazos : passe de muleta délivrée de la main droite.
Muleta : leurre de flanelle rouge, monté sur un bâton : el palo. Utilisé par le matador au troisième tiers.
Muerte : la mort.
Pinchazo : coup d’épée qui ne rentre pas.
Alternative : investiture officielle donnée par un matador à un débutant.
Escalafon : classement annuel des matadors selon le nombre de corridas.
Temporada : saison tauromachique.
Capeador : celui qui exécute bien les passes de cape.
Largas : passe de cape pour attirer le toro et lui donner une sortie large.
Chicuelinas : passe de cape, ou le matador pieds joints, s’enroule dans la cape en faisant un tour dans la direction contraire à celle du toro. C’est le matador Chicuelo qui a donné son nom à cette passe.
Telon : rideau, passe haute de muleta ou le matador relève brusquement la muleta.
Manoletinas : passe de muleta inventée par Manolete, le matador face au toro tient le leurre en retrait, avec une main dans le dos, et le présente de sa main libre.
Hijo : fils.
Cartel : c’est le programme, l’affiche, se dit de l’ensemble des toreros qui composent la corrida.
Embanné : terme provençal, qualificatif, encorné, se dit d’un toro bien encorné.
Areincade : pousser avec la force des reins.
Vuelta de Campana : toro qui dans sa course plante ses cornes dans le sable et fait une cabriole.
Toque : frémissement du leurre destiné à déclencher la charge du toro.
Avis : avertissement sonore donné par les clarines pour le torero ; le premier 10 mn après le début de la faena, le second à 13 mn et le troisième à 15 mn.
Vuelta posthume : tour de piste effectué par la dépouille du toro qui aura été brave et noble dans son combat. Il est accordé par la présidence qui sort alors le mouchoir bleu.
Arrastre : attelage d’arrastre, ce sont des chevaux ou des mules chargés de trainer hors de la piste la dépouille du toro.
Hombros : épaules, sortir à hombros, porté sur les épaules. La sortie à hombros et par la grande porte est permise au matador qui aura coupé au moins deux oreilles.
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